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Rejet — extrait du « Journal interruptif »

17 janvier 2011

Dimanche, le 16 janvier 2011.

C’est un nouveau départ ici. Bien des choses continuent simplement mais d’autres deviennent possible. Mon perchoir… que j’espère définitif! mais longuement… lentement. Alors, les bonnes nouvelles aujourd’hui : la surpopulation n’est plus au rendez-vous. La fameuse bombe « P » dont on nous rebattait les oreilles depuis les années 60 n’explosera pas. Cette crainte était fondée sur des extrapolations qui n’ont plus cours. Le taux d’accroissement de la population à culminé, au début des années 60 en effet, à deux pour cent par année. Mais rapidement ce taux infernal a chuté, et même dans les populations du sud et de l’est. Il est autour de 1% maintenant, et c’est bien plus facilement supportable.

Moins de famines, moins de morts par malnutrition, moins de naissances mais les enfants vivent plus longtemps. La moyenne de longévité mondiale est rapidement monté à 68 ans, partout, grâce surtout aux progrès foudroyants de la médecine. Un tiers de la population du globe vit en Asie du sud-est, qui jouera de plus en plus le rôle, logiquement, de grand attracteur…. (métaphore empruntée à l’astrophysique). 10% seulement dans la mouvance européenne. On peut produire de quoi nourrir plus de gens. La population devrait se stabiliser autour de 9 ou 10 milliards autour de 2050… si tout va sans trop de mal. Voyez, je n’ose pas encore dire « bien », comme dans « si tout va bien »…

Pessimiste, c’est que je vieillit… il me faut faire des efforts juste pour maintenir un peu de santé et qualité de vie. Mais je crois que ça vaut le coup… même si je ne suis plus en amour. Ming m’abandonne pour marier un pompier Chinois, même Yezi me déçoit par sa légèreté… en fait il y a longtemps qu’elle ne se soucie plus du tout de mon petit moi. Je suis bien content qu’elle ait fait, elle aussi, très tardivement cependant, l’expérience fondamentale du rejet. C’est une enfant gâtée, chérie, installée en vedette dans sa culture, jouant la posture tragique de la passionaria du mouvement étudiant, réprimée, on s’en souvient, dans le sang. Et c’est terrible, c’est vrai. Mais sa prétendue connaissance de l’amour, qui me faisait rechercher son enseignement, m’apparaît bien dévaluée alors qu’elle ignorait la donnée fondamentale. La grande, la puissante, la fondamentale souffrance procurée par l’amour est de ne pas être aimé par la personne qu’on aime. Le rejet est l’expérience première, fondamentale, et elle n’y est que néophyte !

Ici finit le temps de Ming! Il n’aura pas été trop long. Je lui ai été utile pour se sortir de son deuil dépressif. D’une certainement manière je puis dire fièrement que je lui ai rendu la vie. Mais elle a eu l’intelligence pratique de choisir une solution accommodante à tous ses problèmes… un « business arrangement » qui semble lui convenir parfaitement. Je lui souhaite bonne chance, sans rancœur et je referme mes paupières sur de merveilleux souvenirs.

Eh oui! une fois de plus. Vais-je seulement garder la photo de Yezi ? Je crois bien que oui, mais il n’est plus question, je crois, de l’aimer… Cela deviendrait vraiment trop stupide ! Ma seule amitié chinoise encore un peu active est celle avec Bo. Elle aussi vient de subir un revers dans la joute amoureuse et a connu, une fois encore, le rejet. Elle, elle connaît la base, elle a fait et refait ses gammes, et très tôt on peut dire, puisqu’elle a été élevé par ses grand-parents, retrouvant parents et demi-frère à l’adolescence seulement. Tempérament dépressif, comme moi, elle fait des efforts pour se libérer d’un mariage malheureux. Je l’encourage. Mais elle est à nouveau blessée. Elle croyait tenir l’amour en la personne d’un homme qui collectionne les conquêtes.

Comme Yezi, elle ignorait le phénomène du « démon du midi » qui saisit une partie significative des hommes d’Occident et fait des ravages surtout parmi la gent féminine, les proies… Personnellement je comprends très bien le désir de collectionner les conquêtes asiatiques. Simplement je n’ai pas tous les attributs, loin s’en faut, qui me permettraient de passer à l’acte. Richesse, habiletés sociales et psychologiques, aisance et équipement de base, aussi physique, pourrait-on dire…

Alors, puisque l’amour, dont j’ai besoin pourtant!, ne fonctionne pas, je prends mes aises, je me fous de tout… je prends mes aises et mon temps et je m’amuse, sur mon perchoir. Le soleil est sorti, après les flocons tombés encore ce matin. Je devrais m’activer un peu plus, sortir… mais je découvre que j’ai déjà presque tout dépensé mon budget du mois, alors que je n’en suis encore qu’à la moitié. L’amour est une illusion nécessaire, mais on devient plus méfiant, avec le temps. Apprentissage de la douleur.

Pensant à « l’autre monde », la civilisation chinoise, je me dis que les choses ne se comparent pas, elles se soupèsent, s’auscultent… Nous sommes, sujets, dispositifs évaluant, sondant, questionnant. Mais la question finit toujours par retomber sur le questionneur. C’est ma philosophie désillusionnée d’aujourd’hui. Seul, nous ne vallons pas grand-chose. L’individu qui ne respecte pas le groupe est un moins que rien. Il met en danger sa cohésion, donc sa survie. Le groupe ne respecte que les individus qui le respectent. Pour le moment du moins on me fout la paix ici. C’est une grâce, une grande chance et je devrais rendre grâce à Dieu. Pour cette chance, pour qu’elle dure. Je ne suis pas fou et j’aime la musique. J’ai installé hier ma table tournante, magnifique cadeau de papa, qui joue très bien les anciens disques de vinyle. Tout cela suffit presque à mon bonheur. Le reste est travail intérieur.

Lundi matin, le 17 janvier 2011.

Alors je décide aujourd’hui de me sortir de cette déprime plus ou moins larvée… ou enfin, qui me maintien encore! en mon stade larvaire, au psychique à tout le moins… Alors, je vais me sortir, le corps, me le bouger, tâcher d’activer une attitude mentale un peu plus agressive, attentive à mes intérêts bien compris, sous l’angle productif et créatif.

Je ressors des tentatives de « résolutions » que j’esquissais avant le passage à la nouvelle année : « Je deviens (un sage…) taoïste. Je ne gaspille plus ma semence. Je restaure l’harmonie dans mon être. Je commence par le corps, où j’abaisse la température pour guérir l’irritation du yang. Je soigne et renforce mon âme yin de poète. Je place ma touche à l’esprit, mon truchement de volonté de puissance, Yang Wang, sous la direction de l’esprit divin créateur qui continue de construire l’univers.

J’étudie le chinois, exercice de parole, d’écrire et de torture… oups!, non, (lapsus linguae), de lecture…  »

Bon, alors, il y a à peine trois semaines… j’écrivais encore ceci, qui n’est déjà plus de saison! : « L’année du Tigre, prédatrice (Tigre de métal, qui plus est!) m’a permis de trouver mon amour, Ming, ma lionne! L’année du Lapin sera celle de la consommation de mon amour. C’est en vue de la conjonction en ce ménage (mais où?!) que j’œuvre à la reconstruction de moi-même et à la (profonde) transformation de ma vie. »

Mais cette année du Lapin est, sera une année très quelconque, à la queue très courte, il ne permettra pas ce genre de réalisations. Ming m’a laissé tomber en me jurant fidélité éternelle, en souvenirs, dans son cœur… pendant qu’elle s’active à marier un pompier à Guandong pour l’aider à payer son énorme hypothèque. Nous ne nous parlons déjà plus depuis une semaine.

Cette année de transition est pour décider, organiser et construire une nouvelle orientation.

Penser ? Je présente ceci comme un fouillis, comme une approche préparatoire, disons, du problème.

Maintenant,  cependant, ma pensée continue de subir une sorte de dissociation. D’un côté je souscrit au matérialisme dialectique bien compris. Je me réfère aux fameuses thèses sur Feuerbach où se trouve l’intuition marxienne fondatrice en sa cristallisation naissance (in statu nascendi) et ce dispositif de pensée ne se préoccupe strictement que de travailler efficacement sur ce plan d’immanence.

D’un autre côté, par le truchement d’une sorte d’intuition sur l’infini,  avec une communication non limitée par les cadres logiques de la science matérialiste avec l’univers, sa vibration fondamentale, que l’on peut continuer, si l’on veut de choisir de nommer Dieu Créateur, je fais appel à une pratique d’une sorte d’effusion mystique, qui me semble pouvoir compléter le côté strictement limité de l’approche du matérialisme historique et dialectique. Yoga aurobindien, teinté de taoïsme…

Habituellement je ne ressens pas très fortement cette contradiction comme un problème. Avec le vieillissement, malheureusement plus que la maturation dont j’aimerais me targuer… je me suis désengagé des luttes et l’issue politique est vécue par moi d’une manière moins urgente. Mais au plan de la cohérence de la pensée, et donc de la pratique, comme de la sensation et la construction de l’engagement existentiel, je ne peux pas ne pas éprouver quelques tiraillements…

Alors je me débrouille avec une sorte de bricolage poétique où je m’imagine qu’il faille deux ailes à l’oiseau (de ma pensée, que dis-je, de mon être!) pour voler. Voler! et non plus simplement marcher… Remarque que cela serait déjà pas mal… Mon pas seulement le savoir et l’imaginaire, non pas seulement l’essai et le poème, non pas seulement la raison et le cœur, non pas seulement le corps sensible et l’âme désirante, mais encore, la pensée critique et l’envol spéculatif, l’esprit de lourdeur du « sens de la terre» ! auquel nous conviait Nietzsche et l’expérience immanente d’une transcendance, sentie comme fusion intérieure et effusion à l’infini.

Alors, il ne s’agit pas seulement de résorber cette contradiction en conciliant les contraires. Il s’agit de la dynamiser et d’en faire l’unité éprouvée d’un chemin. D’où mon intérêt renouvelé pour les pensées orientales, toutes plus intéressantes les unes que les autres, dans l’accès qualitatif… mais en contradiction ou, du moins, « en délicatesse »avec l’approche marxienne, que je ne veux pas abandonner.

Comment penser sainement quand on appartient à une civilisation très malade et en participant, même le moins possible, à des sociétés déséquilibrées ? C’est tout un travail et cela exige peut-être plus que la meilleure des expertises philosophiques. Le grand rôle du philosophe comme « médecin de la civilisation » est sérieusement mis à mal quand celui-ci, sujet social chevillé à sa finitude délabrée, est emporté par la même maladie.

Les choses en sont venues au point où l’on s’aperçoit que cette civilisation n’a cure de durée. Elle est bien évidement condamnée à disparaître très rapidement. C’est la motivation première de mon intérêt pour les civilisations chinoises et indiennes : elles s’inscrivent dans une durée plus longue, significative et en particulier la civilisation chinoise entretiens explicitement la volonté de projets qui se déroulent sur des millénaires. Je ne vois pas ce qui pourrait l’empêcher de prendre progressivement le contrôle et de présider au destin de la planète pour une longue époque qui verra l’expansion de l’espèce humaine vers les plus prochaines étoiles.

La pensée marxienne est saine mais limitée. J’observe comment les Chinois s’en sont emparés mais la complètent par leurs croyances spécifiques. Cependant, l’homme chinois est très différent de l’homme occidental. La structure psychique est difficilement comparable. L’organisation des croyances, la place de la logique (naturellement dialectique!), l’importance des connaissances est spécialement déroutante pour un esprit cartésien, par exemple.

En même temps, ils sont « to the point », concentrés sur le concret, en prise pratique, je dirais même pragmatique sur le monde, d’une différente manière que l’américaine… Je dirais, provisoirement, qu’ils sont moins piégés par l’abstraction rationaliste, qui est le défaut du système américain, mais plus piégés par l’abstraction poétique, qui les mène à surévaluer les formes, le prestige, le symbolisme. Volonté de puissance maladive, là aussi, mais maladie très différente. La VP américaine a la grippe, mais très grave, approche de la pneumonie… La VP chinoise a l’hépatite et ne pourra pas tout digérer dans sa goinfrerie.

Les deux côtés du monde exigent un grand penseur, qui viendrait proposer une vaste synthèse, ou une médecine radicale, un nouveau but. Marx et Nietzsche sont à garder, c’est clair (pour moi!). Ce qui l’est moins c’est comment aller plus loin et dénouer les chaînes l’avenir. Confucius, je suis moins sûr… Zhuangze (Tchouang-Tseu), oui… il est selon mon goût ! Sauf pour son « rêve du papillon », qui est la marque, selon moi, de l’influence bouddhiste. Ce réel est incontournable. Mais… qui suis-je et surtout pour me prononcer !?? Accroc au tissu, grain de sable sur la plage du temps.

C’est pourquoi je veux approfondir ma connaissance de la planète chinoise, qui est un peu comme un autre monde, en tout cas une autre perception, avec des perspectives très différentes sur le monde. L’approche comparatiste est préliminaire à la production d’une nouvelle sagesse, par la grâce d’un saut qualitatif, qui est envol intuitif délesté des savoirs compris. Je souhaite poursuivre ce chemin tout en continuant de méditer sous le patronage de Aurobindo.

Ah oui!, une autre particularité : la figure de Sartre me semble encore d’actualité, pour toute cette sorte de problèmes. Son tour d’esprit, incisif, permet de situer le sujet, quant à son problème, en trois ou quatre questions, ciblées, senties.

P.S. : -Ajout postérieur (25 février 2011, 8h30) être aimé, c’est le paradis sur cette Terre. Mais aimer est une sorte de purgatoire, indécis de tomber en enfer, dans les limbes ou dans les hauteurs, Béatrice… aimer c’est lancer les dés de la Vie et il y a beaucoup de perdants, pas toujours ceux qu’on croit, car c’est risquer, tout! dans un jeu de « qui perd gagne ». Même en enfer le saint garde le sourire, même cuisant l’amoureux jouit, d’une certaine manière, de son torturant amour.

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