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Le fil conducteur

28 mai 2010

Le corps comme fil conducteur

Didier Franck explore cette décision dans son livre Nietzsche et l’ombre de Dieu, Épiméthée, P.U.F., Paris 1998, réédité récemment. Nous arrangeons un peu et condensons quelques citations dans les pages 171 à 183.

Novalis: « Art de devenir omnipuissant — art de réaliser totalement notre volonté. Nous devons maîtriser le corps comme l’âme. Le corps est l’instrument de la formation et de la modification du monde — Nous devons donc chercher à former notre corps en un organe capable de tout. La modification de notre instrument est la modification du monde. »

Solliciter la clôture de la Bible, se risquer à la concevoir comme ouverte, susceptible de métamorphoses, comme un livre à venir — « mon livre doit être une bible scientifique », dit Novalis qui note également que « les Évangiles contiennent les traits fondamentaux d’évangiles à venir et supérieurs » (Werke, Bd. II, p. 599 et 831) –, revient à prononcer  silencieusement la mort de Dieu et à tenter de surmonter le christianisme.

Mais comment est-ce possible et quelle voie emprunter ? Si grâce au Christ, en Christ, notre corps est le temple du Dieu vivant — « il n’y a qu’un seul temple au moindre et c’est le corps humain. Rien n’est plus saint que cette haute figure », rappelle Novalis –, c’est en élevant la puissance du corps que nous pourrons devenir autres que chrétiens.

Bref, pour élever la puissance du corps et de la volonté en leur ouvrant de nouvelles possibilités et devenir les « poètes de notre vie » (Le gai savoir, § 299; cf. 1885, 35 (45) et 42 (1), § 6.), il faut les penser différemment. Mais puisque le corps volontaire est, nous l’avons montré, le lieu où s’articule la métaphysique grecque et la religion chrétienne, son nouveau concept devra pouvoir répondre de l’une, de l’autre et de leur coïncidence finale.

Nietzsche le savait qui note en 1884: « On est plus riche qu’on ne pense, on a dans le corps de quoi faire plusieurs personnes, on tient pour « caractère » ce qui n’appartient qu’à la « personne », à l’un de nos masques. La plupart de nos actes ne viennent pas de la profondeur mais sont superficiels : comme la plupart des éruptions volcaniques : on ne doit pas se laisser tromper par le bruit. Le christianisme a raison en ceci : on peut revêtir l’homme nouveau : certes, et donc  encore un nouveau. On se trompe lorsqu’on juge un homme d’après des actes isolés : de tels actes n’autorisent aucune généralisation. »

Or, puisque le vieil homme a été crucifié avec le Christ et que l’homme nouveau est ressuscité avec et en lui, c’est, au-delà du baptême, à la résurrection du corps que Nietzsche fait ainsi référence. Annonçant la glorification du corps, le christianisme en a implicitement reconnu la possible pluralité. Après avoir ainsi renoué avec le concept paulinien de corps en tant que pluralité de volontés et ce, notons-le au passage, par delà le concept physique auquel il semblai s’être arrêté, Nietzsche ajoute aussitôt que l’homme nouveau dont parlait saint Paul n’est pas le seul possible.

Quelle que soit la tâche prescrite par la mort de Dieu, en dehors de laquelle l’élévation du corps au rang de fil conducteur demeure au fond inintelligible, est nettement attesté par une note de 1882-1883 : « La dissolution de la morale a pour conséquence pratique l’individu atomisé, voire la dispersion de l’individu en pluralités – Flux absolu. C’est pourquoi un but est maintenant plus que jamais nécessaire et de l’amour, un nouvel amour.« 


En 1874 Nietzsche remarquait déjà : « Nous vivons la période de l’atome, du chaos atomistique », et en 1881 : « Nous entrons dans l’époque de l’anarchie. » La dispersion de l’individu, c’est-à-dire du corps, en une unité fluante, requiert un nouvel amour parce que l’ancien amour, celui de Dieu, en assurait – mais n’en assure plus – l’unité. La dissolution de la morale a pour corrélat celle des corps, et la mort de Dieu rend tout à la fois possible et nécessaire une sur-résurrection au sens même où Nietzsche parle de surhomme, un nouvel amour.

« Je n’ai jamais profané le saint nom de l’amour », déclare-t-il contre le christianisme (1885-1886, 1 (216); cf. 1883, 3 (1), # 148). Notre corps porte alors en lui la mort de Dieu comme l’espérance d’une tout autre gloire et cette proposition, qui n’a rien de nostalgique, exprime l’expérience rigoureuse de la mort de Dieu et de la transvaluation, puisque « toute morale est une habitude de glorification de soi. »

C’est après avoir achevé Ainsi parlait Zarathoustra, dont l’éternel retour est la conception fondamentale, au moment d’entreprendre l’œuvre qui, d’abord intitulée La volonté de puissance, puis Transvaluation de toutes les valeurs, aboutira à L’Antéchrist, que Nietzsche assigna au corps la fonction de fil conducteur. Ce simple constat implique que l’élucidation du corps est indissociable de la compréhension conjointe de l’éternel retour, de la volonté de puissance, de la transvaluation des valeurs, c’est-à-dire de l’ultime figure de le pansée nietzschéenne. La première occurrence de l’expression « au fil conducteur du corps » date de 1884.

« Rien de bon, écrit Nietzsche, n’est encore sorti de l’auto-contemplation de l’esprit. C’est seulement maintenant où l’on cherche à se renseigner sur tous les processus spirituels, sur la mémoire par exemple, au fil conducteur du corps, qu’on avance. » (1884, 26 (374)). Prendre le corps pour fil conducteur, c’est donc d’abord destituer le Je de cette fonction et tenir l’unité de la conscience, fut-elle synthétique, pour une apparence d’unité. Interroger directement le sujet sur lui-même pour s’enquérir des processus de l’esprit, à même l’image qu’il donne et se donne de soi, c’est donc exclure d’emblée, précipitamment et sans justification « qu’il puisse être utile et important à son activité de s’interpréter faussement. » (1885, 40 (21))

Destitution de la conscience.

Cela est d’autant plus nécessaire que les nouvelles possibilités, dont nous sommes en quête, devront répondre, et du recouvrement de la philosophie par la religion révélée, et du dépassement de celui-ci. Si tel n’était le cas, jamais Nietzsche n’aurait pu annoncer que « les poètes ont encore à découvrir les possibilités de la vie, l’orbite stellaire leur est ouverte, et non une Arcadie ou une vallée de Campanie : une imagination infiniment audacieuse, appuyée sur les connaissances de l’évolution animale est possible. Toute notre poésie est si terre à terre et petite-bourgeoise, la grande possibilité d’hommes supérieure fait encore défaut. C’est seulement après la mort de la religion que l’invention du divin pourra redevenir luxuriante. » (1880, 6 (359)).

L’unité, mieux, « l’unification » (1885-1886, 1 )(172)), subjective que nomme le corps ne saurait provenir que des rapports qu’entretiennent la pluralité de ses constituants puisque « ce sont d’abord les relations qui constituent les êtres. » (19888, 14 (122)). Aussi convient-il de préciser quels sont ces êtres vivants qui forment le corps. Nietzsche en a décrit la pluralité sous divers titres dont nous devons faire l’inventaire. Pluralité d’esprits : « Dans l’homme, habitent autant d’esprits qu’il y a d’animaux de mer – ils luttent avec les autres pour l’esprit « Je » : ils l’aiment et veulent qu’il se mette sur leur dos, ils se haïssent les uns les autres à cause de cet amour. » (1882-1883, 4 (207)) Pluralité de pulsions : « Au  contraire de l’animal, l’homme a cultivé en lui une abondance de pulsions et ‘impulsions antagonistes : grâce à cette synthèse il est le maître de la terre. » (1884, 27 (59)) Pluralité de forces : « L’homme est une pluralité de forces qui se situent dans une hiérarchie, en sorte qu’il y en a qui commandent mais que celles qui commandent doivent aussi créer, pour celles qui obéissent, tout ce qui sert à leur conservation, si bien qu’elles-mêmes sont conditionnées par l’existence de ces dernières. Tous ces êtres vivants doivent être d’espèce apparentée sans quoi ils ne sauraient ainsi servir et obéir les uns aux autres »(1885, 34 (123); cf. 1882-1883, 4 (189)) Pluralité d’âmes : « Notre corps n’est pas autre chose qu’une société d’âmes multiples. » (Par-delà le bien et le mal, § 19. Il s’agit d’âmes mortelles; cf. 1885, 40 (8) et (42) Pluralité de volontés de puissance: « L’homme en tant qu’une pluralité de « volonté de puissance » : chacune avec une pluralité de moyens d’expression et de formes. » (1885-1886, 1 (58))

Il ressort de ces multiples dénominations que l’unité du corps, qui est toujours celle d’une hiérarchie antagoniste, ne doit pas être pensée comme un état ou un être, mais comme un événement ou un devenir.

Dans le même livre, un peu plus loin (pp. 218 à 220):

Mais le corps ne pourrait assumer cette fonction de fil conducteur sans que la volonté de puissance soit le principe et la condition de possibilité de l’incorporation. Si vouloir, c’est commander — telle en est la détermination première — et si « un homme qui veut – commande en lui-même à quelque chose qui obéit ou dont il se croit obéi », alors la volonté, qui n’est possible qu’au sein d’une hiérarchie de multiples forces, à chacune desquelles appartient par essence « la trinité ‘penser, sentir, vouloir’ » (1885, 38 (8); il s’agit d’une première version du § 19 de Par-delà le bien et le mal.) – trinité traditionnellement constitutive de l’âme –, implique le corps comme cette formation de domination qui est le siège nécessaire de son exercice. La trinité « penser, vouloir, sentir » ne renvoie donc plus à des facultés distinctives – « il n’y a pas trois facultés de l’âme » (1885, 40 (39)) – mais est propre à la force en tant que telle. Et après avoir affirmé que la croyance à une âme « indestructible, éternelle, indivisible, doit être exclue de la science », Nietzsche ajoutera qu’ « il n’est absolument pas nécessaire de se débarrasser simultanément de ‘l’âme’ elle-même, et de renoncer à une des hypothèses les plus anciennes et des plus vénérables, maladresse qu’ont coutume de commettre les naturalistes qui perdent ‘l’âme’ dès qu’ils y touchent. La voie en effet est ouverte à de nouvelles conceptions, à de nouveaux raffinements de l’hypothèse de l’âme. Des concepts comme ceux d’ « âme mortelle », d’ « âme en tant quev pluralité-sujet» et d’ « âme en tant que société de pulsions et d’affects » réclament désormais le droit de cité dans la science» (Par-delà le bien et le mal, § 12; cf. 1884, 25 (7)). Résumant toute cette analyse de la volonté, Nietzsche peut alors en conclure que « celui qui veut ajoute au sentiment de plaisir propre au commandement, les sentiments de plaisir propres aux organes qui exécutent avec succès, les ‘sous-volontés’ ou sous-âmes de service – car notre corps n’est pas autre chose qu’une société d’âmes multiples. […] Dans tout vouloir, il s’agit simplement de commander et d’obéir sur la base, comme on l’a dit, d’une société d’ « âmes multiples » (Id., § 19). Le corps est donc bien requis par la volonté de puissance comme la structure cardinale de son déploiement, et il faut rappeler, même si ce n’est là qu’une confirmation philologique, c’est-à-dire extérieure, qu’à l’époque où il commençait à reconnaître dans la volonté de puissance l’essence de la vie et « l’ultime fait auquel nous parvenons » (1885, 40 (61), Nietzsche a noté : « Je ne conçois qu’un être qui, à la fois, est un et pluriel, change et demeure, connaît, sent, veut – cet être, c’est mon fait originaire. » À ce moment, seul manquait le mot de « corps ».

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4 commentaires leave one →
  1. permalink
    29 mai 2010 5 h 07 min

    Still puzzled even if by google translation.

  2. 29 mai 2010 18 h 51 min

    Perfectly normal, as this is some elaborate, difficult stuff, unfolding one of the highest discovery in modern philosophy, not yet widely understood even amongst specialists. Maybe I will find place and time to better explain to you… when?

  3. permalink
    30 mai 2010 9 h 31 min

    You choose the place and time to better explain it to me,okay?

  4. 1 juin 2010 17 h 35 min

    Now you are not ready to jump on Nietzsche, I insist that you must begin by Sartre. First his novel, \’Nausea\’, and after, his major essay, \’Being and nothingness\’. After that, when well understood, you begin to function, maybe, like a philosopher. Hence you can go for Nietzsche, the strongest and the best thinker, in my opinion, from the last two millenniums.

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