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L’énigme centrale de la Chine post-maoïste

18 mars 2010
      La bivalence politico-économique de la classe dominante contribue sans doute à expliquer que le pouvoir du Parti communiste chinois ne soit pas — ou pas encore — mort du virus que le monopole entretenait dans son sein : celui qui, pendant près de trois décennies, a interdit au régime de comprendre la différence et de rivaliser avec elle. Deng Xiaoping lui-même s’était contenté jusqu’au milieu des années 1990 d’adopter certaines procédures du capitalisme sans pour autant leur adjoindre les règles et les modalités qui le font rentable, l’organisent et le civilisent.
     Depuis une dizaine d’année, la situation a changé. Pour rendre leur système plus rentable, les responsables chinois ont purgé le secteur privé et les investissements étrangers. Pour l’organiser, ils ont complété la législation commerciale et l’ont appliquée de façon plus stricte. Pouor le civiliser — c’est-à-dire diminuer les souffrances infligées aux travailleurs et plus généralement à l’ensemble de la société –, et ainsi pour rendre leur régime plus durable, ils ont initié des politiques sociales d’abord dévolues à l’aide aux chômeurs puis progressivement étendues à d’autres domaines : vieillesse, maladie, équipements urbains, environnement, culture… Avec l’équipe Hu Jintao-Wen Jiabao, cet ensemble de mesures a trouvé son concept dirigeant : celui de "société harmonieuse". Il s’agit désormais de faire évoluer l’autoritarisme ploutocratique vers une sorte d’autoritarisme social — ou de lui en donner le masque.
     Comment comprendre que la bureaucratie la plus militante de l’histoire communiste, celle qui est allée le plus loin dans l’aventure totalitaire, se soit muée en une plouto-bureaucratie opportuniste dont les chefs s’ouvrent à la mondialisation capitaliste et cautérisent les blessures de leur société ? Comment comprendre l’accord qui s’est noué chez elle entre le continuité et le changement, entre l’identité et la différence ? Comment envisager que les responsables qui dénoncent encore les influences pernicieuses du "libéralisme" occidental soient les mêmes qui lui siphonnent sa technologie et ses idées ? Que ces idéologues nationalistes commissionnent en tous pays des missions d’enquête ? Aux dernières nouvelles, les journaux chinois débattaient du modèle suédois ! Et comment comprendre que ces fossoyeurs de la liberté de l’esprit demandent a leurs intellectuels de leur expliquer la mondialisation?
     Un retour sur l’histoire communiste met en évidence la faible imprégnation marxiste d’un Parti communiste avant tout nationaliste et militaire, que Mao Zedong a terrorisé plutôt qu’éduqué. S’y ajuste un opportunisme stratégique, que Staline avait d’emblée perçu, et plus encore cette aptitude des cadres communistes, apprise au cours d’une longue lutte, à "tenir compte de leurs échecs et s’adapter au matériau" dans laquelle Lucien Bianco(1) voit la raison principale de la victoire de 1949. Je crois aussi à des raisons relevant de l’histoire plus récente. D’abord, l’appareil bureaucratique qui suivait péniblement Mao Zedong a été à tel point bouleversé par la purge de la Révolution culturelle qu’après la tempête tout était bon à ses yeux pour éviter le renouvellement d’une telle expérience. Ensuite et surtout, grâce à Deng Xiaping, le même appareil s’est jeté dans les affaires avant — et non après comme en Russie — la chute du communisme. De la sorte, sa transformation en plouto-bureaucratie s’est opérée sous le pouvoir communiste et à son avantage. Cet appareil s’est ainsi élargi en une masse d’apparatchiks et d’hommes d’affaires : une classe clairement acquise au communisme — non en tant qu’idéologie mais en tant que système de pouvoir — mais capable d’étudier et d’écouter le monde capitaliste, qui a engagé un nouveau cours mais sans s’y engager complètement — soit qu’elle reste aussi attachée au passé, soit qu’elle soit déjà engagée dans un avenir capitaliste… On l’aura compris, ces plouto-bureaucrates sont à la fois la grande force et la pire fragilité du régime chinois.

tiré de Jean-Luc Domenach La Chine m’inquiète, Éd. Perrin, 2008, coll. Asies, pp. 46 à 48.
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1. Lucien Bianco, Les origines de la révolution chinoise, 1915-1949, Folio Histoire, Gallimard, 2007, p. 360.

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