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Han Han

9 février 2010

Pour le célèbre écrivain et blogueur chinois Han Han, la censure
paralyse la culture en Chine. Rien ne sert donc d’exporter la culture
chinoise à l’étranger tant que l’esprit créatif n’a pas été libéré. Han
Han s’est exprimé lors d’un forum sur la culture organisé à Xiamen,
métropole du sud-ouest de la Chine, par le Nanfang Zhoumo, hebdomadaire
chinois réputé pour son indépendance de ton. Voici, au titre de
document, la traduction du texte de son allocution.

Pourquoi la Chine n’est pas un grand pays de culture ?

C’est la
deuxième fois que je viens à Xiamen. L’air est bon ici, cela ne
m’étonne pas que tout le monde aime « s’y promener’.

Tout à l’heure j’ai écouté le Professeur Deng parler du patriotisme.
Deux phrases ont marqué mon esprit : une que j’avais entendu
auparavant : “Le patriotisme est le dernier refuge d’une canaille’. La
deuxième phrase : ‘Le vrai patriotisme, c’est de protéger un pays des
persécutions d’un gouvernement’.

J’ai emmené un papier avec moi, ce sont des (notes de) choses que je
voulais vous dire. C’est pour me limiter, pour ne pas trop vous ennuyer
et parce que j’ai peur peur de dire n’importe quoi. Voilà on commence.

Chers dirigeants ici présents, chers professeurs, chers camarades de
classes, bonjour. Savez-vous pourquoi la Chine ne pourra jamais être un
grand pays au sens culturel ? C’est parce qu’on commence toujours un
discours par chers directeurs ici présents’ alors que la plupart des
directeurs n’ont aucun sens de la culture. Il ont peur de la culture,
ils censurent la culture mais en même temps ils peuvent contrôler la
culture.

Alors comment la Chine peut-elle devenir un grand pays de culture ?
Qu’en dites vous, chers dirigeants ?

L’imagination des censeurs

Au passage, la Chine a un potentiel fort pour être un pays de
culture. Je vais vous raconter une hisoire. Je suis le rédacteur en chef
d’un magazine qui n’est toujours pas sorti. C’est écrit dans la
Constitution, chaque citoyen a la liberté de publication. Mais la
société a sa propre loi, selon laquelle les directeurs ont la liberté de
prohiber une publication. Le magazine s’est retrouvé confronté à
beaucoup de problèmes de procédure.

Sur sa couverture [reproduite ci-dessus, ndlr], il y a un dessin
représentant un homme nu. Ça ne va pas. Parce qu’il y a des lois qui
disent que l’on ne peut pas publier d’images de sexes à découvert.
J’étais bien d’accord. J’ai mis un grand logo du magazine sur la partie
illégale, il la recouvre complètement.

Après, les gens de la censure m’ont dit :

‘eh, ça ne va pas non plus, vous avez caché les parties
centrales du monsieur, vous essayez d’insinuer le Parti
central’‘(Phonétiquement, cacher les parties intimes’ se prononce comme
‘le Parti (communiste) central’, ‘Dang Zhongyang’).

J’ai eu la même réaction que vous, j’étais étonné. Je me suis dit :
qu’est ce que ce serait bien si vous mettiez votre vive imagination au
service de la création artistique au lieu de l’utiliser pour la censure.

Pourquoi je vous raconte tout cela ? Pour vous dire que tout le monde
a de l’imagination. Mais qu’il y a beaucoup de choses que l’on ne peut
qu’imaginer, que l’on ne peut pas faire, pas écrire et, dans beaucoup de
cas, même pas dire.

Nous avons trop de barrières dans la vie, c’est un pays de barrières,
c’est un pays classé X (et donc censuré). Comment les cultures
peut-elles fleurir dans un pays comme ça ?

Moi je suis une personne qui pratique rarement l’auto-censure. Mais
quand j’écris, il y a des alarmes dans ma tête, on ne peut pas écrire
sur la police, sur les dirigeants, sur les politiques, sur le régime,
sur les législateurs, sur l’Histoire, sur le Tibet, sur le Xinjiang, sur
les rassemblements, sur les manifestations, sur la pornographie, sur
l’esclavage, sur l’art. Ah, je ne peut pas écrire sur l’élégance non
plus.

Désolé, je n’y arrive vraiment pas, je ne suis pas Yu Qiuyu [écrivain
officiel du parti, ndlr].

Les auteurs souffrent beaucoup

Un bon nombre des articles que je publie sont (la preuve) d’une
grande liberté de ton. J’ai pas mal d’amis qui écrivent des scénarios,
par exemple des amis écrivant un scénario à partir d’un roman d’Aileen
Chang et Ning Caishen, écrivant des scénarios de théâtre, de films. Ils
souffrent beaucoup. Dans une atmosphère culturelle telle, je commence à
me dire qu’on ne pourra jamais devenir un grand pays culturel à moins
que tout le monde ne parle que de l’Afghanistan, de la Corée du Nord et
de la Chine.

Dans notre communication à l’international, nous ne cessons de faire
l’éloge des Quatre classiques [quatre livres considérés comme la base de
la philosophie chinoise et du Confucianisme, ndlr]. C’est comme si vous
rencontriez une fille pour parler de mariage, que la fille vous
demandait si vous avez de l’argent, et vous lui répondiez que vos
ancêtres en avaient pas mal. Ça ne sert à rien.

Cette tragédie n’a rien à voir avec vous. Mais le chemin qui mène en
Corée du nord est pavé par tous ceux qui ont gardé le silence. D’un
autre côté, nous sommes plus forts que la Corée du nord, vous savez tous
comme ils sont là-bas. Et j’ai confiance en vous qui êtes ici présents.
Beaucoup de gens ne sont pas forcément silencieux, ils sont tout
simplement harmonisés [‘Harmoniser’ est un terme souvent utilisé par les
internautes chinois pour évoquer la censure, ndlr].

Dans l’histoire des campagnes anti-pornographiques, il y a beaucoup
d’étudiants ici, qui savent sûrement – bien que ça ne figure pas dans
nos manuels officiels – que Teresa Deng et Liu Wenzheng [deux chanteurs,
ndlr] étaient ‘pornographiques’ et ‘décadents’. Mais lorsque de plus en
plus de gens se sont mis à les écouter, ils ont cessé d’être
pornographiques. Quand toute la Chine les écoute, ils ne sont ni
pornographiques ni décadents.

Ensemble contre la censure

Si nous pouvons être ensemble pour combattre la censure, pour qu’un
jour les mots censurés ne contiennent que des mots contre toute
l’humanité, rien d’autre, alors nous pouvons créer un grand pays
culturel. Bien qu’il soit probable qu’ à un moment donné mon nom et le
vôtre entrent dans la liste des mots censurés. Mais je crois bien qu’une
liste de ce type a ses limites, que chaque mot ajouté la rapproche de
sa fin.

J’espère que nos journalistes, nos professeurs et nos étudiants, nos
passionnés de culture et ceux qui travaillent là-dedans, y compris les
dirigeants, pourront contribuer ensemble à ce qu’il y ait moins de
blocages et de censure. Nos dirigeants – ils sont différents de nous –
et notre gouvernement peuvent donc avoir suffisamment confiance pour que
notre culture soit plus ouverte.

Je sais que nos dirigeants aiment bien exporter notre culture, et
qu’ils trouvent que c’est un symbole de l’émergence d’un pays puissant.
Mais je pense que vu notre culture actuelle, ce n’est pas la peine de
l’exporter. Quand on crée des oeuvres sous le climat actuel, chaque
auteur, chaque artiste, n’arrête pas de s’auto-censurer.

Commment peut-on avoir une culture sous un climat de création
pareil ? Vous castrez les oeuvres d’art jusqu’à ce qu’elles ressemblent
au journal de 19h et puis vous essayez de les exporter ? Ne prenez pas
les étrangers pour des extraterrestres.

La Chine a-t-elle vraiment émergé économiquement ou pas ? Il faudra
voir lorsque notre marché immoblier se sera effondré, à ce moment tout
sera dit publiquement. Mais lorsqu’un pays a émergé culturellement,
alors c’est un vrai grand pays, sans risque de s’effondrer, me
semble-t-il.

Retournons à notre liste de mots censurés. Plus il y a de mots dans
cette liste, plus la culture d’un pays est faible. Bien sûr, notre
gouvernement fournira de nombreuses explications à cela. Ils vous diront
que c’est pour protéger la jeunesse, que c’est pour la stabilité de la
société, que la culture est libre. Si vous êtes d’accord avec eux, un
jour ou l’autre, vous découvrirez que lorsque vous raconterez ce qu’ils
vous ont fait, ils vous censureront, car vous ‘mettez en péril la
stabilité sociale’.

Au final, tous ceux qui mettent le statut du Parti et son pouvoir en
danger, toutes les paroles qui vont à l’encontre de leurs profits, sont
des dangers pour la stabilité sociale, sont des dangers pour la
jeunesse. Si nous avions toléré Green Dam [filtre internet que le
gouvernement souhaitait installer sur tous les ordinateurs en Chine,
avant de faire marche arrière face au nombre de critiques, ndlr], nous
vivrions maintenant avec Green Dam et ce ne serait plus un simple
probème de culture.

Alors chers camarades de classe, c’est pour cela que l’on ne peut pas
laisser ce jour arriver. Sinon à l’avenir, lorsque nos descendants
recevront leurs manuels électroniques d’Histoire via satellite, nous
serons leur risée.

Je vous remercie.

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